MOISE

Vas-y Moïse !!!! Fais tes valises !!!

Il y a des années que je rêve de çà et quelques années que je prépare ce voyage, peu importe le nombre exact, c’est aujourd’hui !!!! Aujourd’hui tu entends !!! Plus rien ne nous retient sur cette terre promise, promise à l’agonie la plus sordide, à la déliquescence sociétale ! Hou ! La !!!, là je m’emballe !!! C’est fini la fac devant des galeries de boutons à lunettes, des éventés du bulbe, des têtes vides de homards vitreux, on se tire !!!

Plein d’argent en poche, nos petites combines ont payé, les crétins sont là pour ça !!! Fini de naviguer entre les sourires béats des collègues et la stupéfiante platitude des conversations politiques des baveux en uniforme. Fier de défendre leur désert pendant que nous formions l’élite de la nation, une nation de moignons, de cul de jatte et de borgnes !!! 3 ans à ramper dans le sable, des tonnes de haine sur le dos, à viser la tête des enfants qui jettent des pierres contre les chars, entre deux prières.
Pendant que les femmes…

Bon ça va !

Dépêche toi Moïse, et rases toi la barbe, t’en auras plus besoin sur le bateau, sur l’étendue océanique du globe !!!

Oui, océanique l’étendue sous la proue du bateau !!!

A nous le grand bleu, et une fille dans chaque port, et un porc sur chaque fille et … décidément… Il est temps de partir, de laisser quelques souvenirs de jeunesse, un peu anémiés, un peu en vrac, Pinocchio dans le ventre de Herman Melville qui pêche le cachalot blanc sur les bords de la Tamise et Georges Saint-Marnier, aux Éditions Walter Beckers, Kapellen-Anvers qui en 1967, traduit son histoire marine en 2 volumes …

Fallait lire en cachette, interdits les livres qui nous faisaient rêver d’ailleurs, d’aventures sans Dieu, sans Noé, sans Déborah, sans la grande famille et les blagues de gars rabbins…

N’oublie pas le GPS, le portable et jette le numérique à la poubelle !

Pas de photos, tout dans la tête, que du bonheur à donf plein la vue, même Bébert mangera de la langouste avec nous au restaurant, oui, Monsieur, j’exige une assiette pour mon chat, et de l’eau dans une coupe de champagne, oui, Monsieur, et la manucure après la sieste.

Et oui, mon chat s’appelle Bébert, comme l’autre qu’avait le sien partout dans sa débâcle, le pestiféré à la plume atomique. Quel régal pourtant, malgré la bande de guignols des ministères, je traîne ma collection de ses bouquins d’un bateau l’autre, je leur laisse la mort à crédit, j’ai soldé mon compte.

Rasé de près, Moïse fleurait bon l’obsession for men dans sa tenue de jeune retraité et rangeait soigneusement ses cartes visa Infinite et American express gold. Un must de Cartier eut été plus élégant mais impossible à trouver en ces temps de mobilisation générale. Quelques bombes éclataient, ça et là, des corps calcinés oubliés près de poubelles, des maisons éventrées pleuraient vengeance sous le regard froid des drones…

Bagatelle pour un massacre …. Permanent.

Bébert ronronnait dans sa caisse, l’avion sur le tarmac ;

Dans une heure, ils n’y seraient plus dans les beaux draps de cet acharnement mythique, à aimer son prochain la peur au ventre et la grenade à la main, un masque à gaz à la ceinture et l’œil sur l’abri le plus proche. Derrière le mur, des femmes crevaient de file d’attente en pénurie devant des enfants sans école.

Dans une heure, le ciel serait à eux…

Moïse ! Téléphone à Noé, on récupère son bateau à Lisbonne…

Depuis une heure qu’ils avaient quitté le port, laissant derrière eux la foule laborieuse des jours de marché, poissons, volailles, affaires en vrac et en tout genre que des en cravatés débonnaires jaugeaient d’un air de comptable blasé, maudissant une fois de plus la chinoise marchandise, pacotille et toc pour ouvriers minables, inconscients du danger économique de ces envahisseurs, certes discrets, mais ô combien efficaces dans l’importation de mauvaises imitations des meilleures marques dont raffolaient les ménagères qui avaient vu leur pouvoir d’achat augmenter en très peu de temps, sans même un peu de compassion pour les enfants de l’autre bout du monde qui fabriquaient ces faux Hermès, ces Vuitton passés de mode, ces maillots de foot d’un ridicule navrant, une poignée d’euros ici et une poignée de riz là bas, ces ménagères fières de leur OS de mari et de leur maison carrelage à tous les étages, suintant de petites haines sur le chemin de l’église, jusqu‘au pied d’un Christ en plâtre peint qui les écoutera maudire la fille de la voisine, cette traînée, cette fille de rien depuis qu’elle avait préféré aux promesses de bonheur de leur fils le lit d’un quelconque Don Juan local, malgré la maison carrelage à tous les étages, les terres, les oliviers et le gros cochon que l’on égorgerait pour le mariage, la fête au village, le curé récitant quelques prières dans sa belle soutane toute noire, le beau discours du maire vantant les mérites de la famille, les cousins de France, de Paris même, l’oncle d’Allemagne dont l’argent avait permis d’acheter le garage de la place, le plus gros de la région, 12 ouvriers et les plus belles voitures à réparer, des derniers modèles de ceux qui pouvaient vider un livret d’épargne bien garni à la sueur de leurs mains, des derniers modèles de fierté pour un retour réussi et définitif, avec l’auto radio cd stéréo, le GPS aussi bavard qu’inutile sur des routes mille fois empruntées, entres les ânes, les scooters clinquants et les troupeaux de grands-mères, corbeaux infirmes privés à jamais de l’azur de leur jeunesse, traînant désormais leurs souvenirs incertains de bancs de pierre en portes cochères, de cimetière en cimetière, jusqu’à la dernière, mais heureuses de leur descendance qui avait réussi dans le travail, l’un comme comptable toujours bien habillé, avec la cravate, l’autre dans l’import export, le commerce, avec la Chine, et le neveu, lui, c’était le luxe, Hermès, Vuitton, pour ceux qui avaient de l’argent, comme son beau frère, au neveu, grâce à la volaille, des centaines élevées spécial rôtissoire, nourries à la farine de poisson, une usine qu’il avait montée après un voyage chez son ami Noé, un pays toujours en guerre, une guerre stupide, pour les crétins, pour les autres, mais pour les malins comme lui, les affaires fleurissaient toujours, la guerre, c’était une bonne affaire, le grabuge, la mitraille, la terreur, le marché noir comme ils disent, rationnement, tout augmente, symphonie pour tiroir caisse, que de l’espèce, pas de confiance, ou de l’or, celui que les crève misère planquent dans leurs murs, qu’ils le lâchent, les banques attendent, fallait avoir du répondant rapidement, au bout de deux ans à peine, l’usine était lancée, près de Castelo Branco.

Depuis une heure qu’ils avaient quitté le port, Bébert dormait.

Voilà pourquoi Lisboa, les affaires, les affaires, encore et toujours les affaires, les dîners d’affaires, les repas d’affaires, les rendez vous d’affaires, voilà où se nouent les destins et l’indéfectible solidarité de classe, les réseaux, les lobbies, les groupes de pression…

Du grand art, du sublime de haut vol, tout le monde le sait, tout le monde rêve d’en être, en silence.

Même plus le parfum de scandale d’antan, les couleurs s’affichent, pour la parade, de l’escroquerie comme vertu démocratique, et la résignation en écho. Parfois, quelques défilés de mode syndicale, les retraites, les enfants expulsés, le pouvoir d’achat, en boucle jusqu’à la mort, sur fond de slogans usés, crachés par des sonos hurlantes dans lesquelles s’égosille un monsieur loyal de cirque de seconde zone. Et tout le monde regagne sa niche, essayant de se voir sur les images du 20 heures, croyant faire l’histoire…

Du moment que les esclaves travaillent, consomment et reproduisent ce système, aucune raison de les priver d’espoir !!! Qu’ils s’organisent pour rêver, partis, syndicats, groupes divers, qu’ils s’internationalisent, qu’ils échangent leurs pratiques, bref qu’ils se sentent libres, nous n’en serons que moins visibles …

Le beau frère du neveu aimait théoriser, dans son fauteuil voltaire, se dire nous à lui tout seul, et comparer ses centaines de poules en cage à la vingtaine de cages à poules qu’il possédait, à la périphérie de Lisbonne, dans ces tours laides, les pieds dans la boue et le nez chez le voisin. Ses poules à lui, même si elles finissaient mal, ne payaient pas pour se faire exploiter !!!!
Mais qui se soucie des poules, à la peau grillée juste à point, petits oignons, une pincée de sel, poivre, au milieu d’un nid de frites croustillantes et tendres ?

Bébert s’étira longuement, se lécha méthodiquement et se dirigea vers son assiette où l’attendait un poisson frais.
Moïse s’allumait un cigare avec une page de l’ancien testament.

Il en avait gardé 5 exemplaires qu’il détruisait tendrement, une page pour les belles occasions de la vie, et le cigare en était une.
La mer s’ouvrait devant eux, radieuse.

Le bateau de Noé était magnifique, grand confort 8 places + équipage, tout moteur, pas une voile, trop ringard, pas le genre baroudeur à la Antoine, tête à pub lunettes, non, trop vulgaire !!! Non ! Non ! Du riche, du yacht ! Du « j’ai du pognon et je le montre »

Rien de bien nouveau sous le soleil, juste un écran plat diffusant quelques images sanglantes en guise d’informations, les mauvaises mines des foules laborieuses et le sourire bi fluoré de la Joconde, de quoi rire pendant le voyage…
Quelques banlieues françaises brûlaient, pour deux gosses morts à moto, emplâtrés sur une caisse de flics. Trop heureux, les flics, s’en donnaient à cœur joie, chassaient la racaille, hélicoptère et gros projecteur sur les barres d’immeuble, heures supplémentaires et primes … hé! Oui, des primes de risques à la clef, pour Noël. Mais pas de moto pour leur fiston…
De quoi rire pendant le voyage, en effet.

Plateau de fruits de mer, homard, côte de Beaune et rince doigts, le monde se porte bien, grâce à Dieu !!!!

Et hop !, une autre page, un petit avion, lamentable vol plané, les cormorans se marrent, Moïse aussi…

« Je me souviens surtout d’un tourbillon de couleurs et de sons, une foire aux mots, des crieurs, des cracheurs, des jongleurs de mot, des mots arc en ciel, voyelles aux semelles de vent, des valises de mots tiroir, des tiroirs de mots tordus, des tordus des mots tordant…

Quelques plumes audacieuses tentaient de battre les records de la phrase la plus longue, la plus drôle, la plus colorée sans un mot de couleur, la plus lourde, la plus … audacieuse.

Un duo tentait d’utiliser tous les temps de la langue en une seule phrase cohérente et leur performance était retransmise sur écran géant. Plus loin, une caricature du professeur Tournesol exposait sa machine à transformer les phrases en musique et réciproquement, au grand désespoir de Verlaine, revenu d’outre tombe pour l’occasion avec Châteaubriant, qui ne l’était plus depuis longtemps.

Dans les ateliers d’écriture, quelques artisans ponctuaient, raturaient, annotaient, puis recopiaient soigneusement, patiemment, gardant amoureusement leurs brouillons;

Sur le sol et sur le dos, quelques phrases sans queue ni tête… Ne mâche pas tes mots, mon garçon, sinon ils te restent sur le bout de la langue, lance un oulipien hilare Sur une scène, le ballet des mots laids débute, un barde et sa bombarde, un fou et son garde, un tamanoir dans un manoir et tes mains blanches sur mes hanches, une chanson rousse que me chantait mon amant, tout s’emballe mais ça ne les vaut pas, gras mais gratuit …. Huissier !!! Hypocondriaque !!! Mitochondrie, hydrocarbure, distributionnalisme, abracadabrantesque… la joute battait son trop plein, des passants passaient, dépassés…
Sur une pancarte : attention chute de Pierre, Paul, Jacques.

Je m’éloignai, saoul, riant…
Dans la foule, je croisai Lola :
He ! Bob ! Sais-tu ce qu’est un palindrome ?
Non bob non
Bravo !!! C’est ça ! C’est exactement ça ! me dit-elle en secouant la tête »

Marrante cette revue, se dit Moïse,

Heureusement, de part les continents, des havres de paix sont préservés, militaires, barbelés, zones vertes, milices privées, bonne chair et raffinements humains, tous les bienfaits de la civilisation sauvés des griffes de ces miséreux incultes, hordes de puanteur, haillons baveux, crasses indélébiles, tous ces sous moins que rien qui font notre fortune !!!!
Et des banques, dans tous les ports, de quoi tenir deux siècles d’opulence, la mondialisation est une idée de génie, vieille comme le monde. Krupp, Siemens, n’ont même pas changé de nom, des obus à la cafetière, du télégraphe au portable via quelques morts au STO, simples dégâts collatéraux pour une glorieuse aventure industrielle, un procès pour la forme, vite oublié dans la biographie officielle. Le vent soufflait, sans plus.

Traverser l’histoire à coup de mensonges. Plus ils sont gros, plus ils passent.

La victoire en chantant, foutaises en fa dièse …

Humeur joyeuse, une bière.

Faut dire qu’ils avaient encore monté un joli coup d’arnaque, une association caritative de sauvegarde de la mémoire de l’horreur absolue. La corde sensible pour délier les cordons des bourses d’état, les mieux fournies.

En contrepartie, quelques colloques réunissant gogos et bavards grassement payés, quelques expo de photos vues, revues et corrigées, et des aspirants héros prêt à lutter contre un fascisme de circonstance pour faire la claque et la quête .

Un vieux truc qui marchait encore et partout.

Des pirates somaliens attaquaient quelques bateaux aux larges des côtes désertiques d’un pays de crève la faim. Le monde s’offusquait que des brigands des mers puissent sévir encore au XXI siècle, oubliant les ventres ballonnés et vides des enfants qui servaient à remplir les caisses et les poches d’humanistes repus. La haine se répandait comme une trainée de poudre, la résignation était du passé et la formidable mondialisation une arme pour s’en procurer, des armes. Les enfants survivants avaient grandi, et n’ayant rien à perdre, avaient tout à gagner.

La mascarade du premier mai se préparait un peu partout, défilés au pas de l’oie, rengaines soporifiques et illusions de lutte des classes. Quelques totos partiraient à la chasse aux cafards casqués, brûlant de ci de là voitures et vitrines, scènes de guérilla urbaine rentabilisées par la presse people, sans droit d’auteur pour les artistes de rue.

Les tentatives d’échapper à la contestation spectaculaire s’échouaient lamentablement sur les écrans plats. Les journalistes croyaient vivre l’Histoire à chaque fois, rêvant de célébrité et de gros chèque. Qu’importe les motifs, qu’importe le fond, la forme, que ce soit vendable.

Cette leçon de chose, bien apprise par mimétisme, rapportait gros. Au-delà du cynisme, cette nature humaine s’étendait avec fierté, et seul le mépris garantissait une vie confortable. Malheur aux gentils, aux naïfs, aux électeurs, aux idiots gavés d’idéologies généreuses.

Justement, de celles qu’ils avaient utilisées à « l’Association de sauvegarde de la mémoire de l’horreur absolue » ça crachait au bassinet, ça dégoulinait de lamentations, ça ouvrait des coffres forts, et même Bébert avait eu son heure de gloire, avec son matricule derrière l’oreille…

Un simple tatouage et du caviar à la louche ;

Il faudrait plusieurs jours jusqu’en Afrique du Sud, Pretoria exactement, les affaires.
La vie n’est qu’un voyage d’affaire, VIP du monde, avec le meilleur de tout, ici et maintenant.
« Moïse !!! Ce soir c’est foot !!!! Avec la parabole, coupe d’Europe, ballon rond et bière fraiche, c’est bon comme là bas, dis !!!
Là bas, l’Europe, le vieux continent où ils s’étaient rendus quelquefois, sous de vagues prétextes scientifiques. L’Europe, le progrès social et technique, la culture, les idées révolutionnaires, le siècle des lumières… mais qui avait éteint en partant ? Le berceau des guerres mondiales, des fascismes rouges ou bruns, des exterminations civilisatrices et le laboratoire des dictatures démocratiques. Une bonne école en somme, il suffisait de regarder, de comprendre et de faire.
Moïse l’avait fait.

‘T’as encore eu une idée de génie !!! Eriger un monument dans toutes les capitales du monde. Le tour de la planète au frais des gogos !!! Faudra faire un peu de cinéma à chaque fois, mais on apprend vite à verser quelques larmes.
Une simple habitude, comme se brosser les dents.

Le meilleur, dans tout ça, c’est le blabla gravé dessus :

Sur le monument qu’on va inaugurer, après la liste de noms inventés, la sculpture d’un gamin, avec cette épitaphe :

« ... et je me suis échappé, moi seul, pour apporter cette nouvelle...il faut que le monde sache »

Si le monde savait ….


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